La Cité de Refuge, une rénovation à double sens

Depuis sa construction il y a 80 ans, la Cité de Refuge de l’Armée du salut a conservé sa fonction d’origine : héberger et accompagner des sans-abri vers l’insertion socio-professionnelle. La réhabilitation du bâtiment de Le Corbusier, orchestrée par les architectes François Chatillon et François Gruson, illustre les contraintes liées à la conservation de ce patrimoine emblématique du XXe siècle.

Avec sa façade aux couleurs délavées, l’immeuble qui s’étire entre les rues du Chevaleret et Cantagrel, dans le 13e arrondissement parisien, a triste mine. « Il faut avoir un a priori positif pour son architecte pour y voir autre chose qu’un bâtiment en béton défraîchi. », avoue François Chatillon, architecte en chef des monuments historiques, chargé de la restauration de l’œuvre.
À l’aube des célébrations du cinquantenaire de sa mort, Le Corbusier, pionnier du mouvement moderne, continue de diviser l’opinion.

Premier « Grand édifice » de l’architecte, et deux décennies avant les cités radieuses, la Cité de Refuge est d’abord un programme social extrêmement novateur : véritable laboratoire social et urbain, il propose un espace de reconstruction des hommes et des femmes jetés à la rue par la crise économique.
Pourtant au cœur du projet de logement social de Le Corbusier, les couchages en dortoir de l’époque n’étaient plus acceptés, ni acceptables aujourd’hui. Ce constat a donc poussé la Fondation de l’Armée du Salut à entreprendre d’importants travaux « d’humanisation » : pour la première fois, le centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) recevra des hommes seuls, des femmes avec enfants et des familles, issus de la rue, dans des studios neufs dotés d’une salle de bains et d’une kitchenette.

Mais pouvait-on faire les lourdes modifications nécessaires à son usage sans dénaturer l’ouvrage, protégé au titre des monuments historiques depuis 1975 ?

La restauration de la Cité de Refuge a soulevé de nombreuses questions, discutées au sein du comité de suivi scientifique et technique qui réunit une fois par mois, sous la présidence de la Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France (DRAC), tous les acteurs du projet pour valider les points de la réhabilitation de la partie classé du bâtiment.

« Revenir à l’état initial était très complexe et condamné d’avance parce que l’état initial n’était pas viable. A l’inverse, accepter les modifications du temps, oui, mais lesquelles ? », interroge François Chatillon. Le projet actuel prend donc le parti de montrer un état du bâtiment qui n’a jamais existé comme tel : les parties hautes des années trente avec la façade des années cinquante.

D’autant que le bâtiment initial a plusieurs fois été modifié. Construite dans les années trente, La Cité de Refuge a été modifié vingt ans plus tard par le Corbusier avec un changement radical de concept, allant au-delà de l’application des cinq points de l’architecture. A la fin des années vingt, l’architecte « comprend que la société dans laquelle il agit est une société éminemment machiniste. », explique Vanessa Fernandez, chercheuse à l’ENSA de Paris-Belleville et spécialiste de l’histoire technique de l’architecture.
Le Corbusier s’inspire de travaux hygiénistes et, en contact avec de nombreux scientifiques et chercheurs, imagine deux systèmes pour la Cité de Refuge : le « mur neutralisant », un double vitrage fait de deux pans de verre sans fenêtres qui couvre sur 1000m2 l’intégralité de la façade, complété par un système de climatisation individuel qu’il appelle la « respiration exacte ». Pour le Paris de l’époque, c’est une révolution technique.
Le Corbusier cherche ainsi à créer les conditions d’un confort moderne pour une population fragile : le silence, en bloquant les bruits de la rue, l’hygiène, en contrôlant la qualité et la température de l’air intérieur, tout en faisant des économies d’énergie grâce aux apports solaires passifs venant des grandes façades vitrées orientées vers le Sud. Les économies de combustible, rare et onéreux dans l’entre-deux guerre, sont d’autant plus précieuses. Mais, faute de moyens financiers et techniques, Le Corbusier n’arrivera jamais à faire aboutir ses deux principes phares. « En été, la façade vitrée agit comme un four et provoque une réaction violente des occupants de la Cité Refuge. Au bout d’un an de polémiques et de controverses, l’Armée du Salut ouvre des fenêtres dans le pan de verre » explique Vanessa Fernandez. Ruiné pendant la guerre, le bâtiment est presque laissé à l’abandon.

Dans les années cinquante, lorsque commence un travail sur les brise-soleil polychromes sur la façade tels qu’on peut les voir actuellement, Le Corbusier est en Inde. Il ne verra la façade qu’à son retour à Paris. Pour comprendre ce projet, il ne reste que des croquis de ses collaborateurs. Un arrêté du 15 janvier 1975 inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques les façades, les couvertures, le hall et l’escalier de la Cité de Refuge appartenant à l’Armée du salut, ce qui n’empêchera pas des opérations de restauration, au cours des années 1975 et 1989-90, d’altérer encore le projet initial. En outre, l’utilisation, au moment de la construction, de composants industriels peu chers, qui aujourd’hui ne se fabriquent plus, pose, de réels problèmes de méthode aux architectes restaurateurs.
Les couleurs vives de la façade, faussement mis en parallèle avec des œuvres suprématistes ou du mouvement du Stijl, sont un des éléments les plus sensibles de la restauration : fallait- il gratter les couleurs pour trouver celles qui avaient été faites dans les années cinquante et les restituer, sachant que Le Corbusier ne voulait pas ces couleurs ? Fallait-il plutôt répondre au souhait de Le Corbusier, qui avait écrit qu’il voulait les couleurs du drapeau de l’Armée du salut (bleu foncé, rouge grenat, ocre jaune) ?

A noter : dans la continuité de cette restauration monumentale, un appel de fonds est lancé pour la restauration du portique d’entrée de la Cité de Refuge afin de redonner toute sa splendeur architecturale au bâtiment historique. Le lancement de cette collecte a eu lieu le 16 avril dernier à l’occasion de la visite conduite ce jour-là sur l’opération.

Sources :
Cité de Refuge, François Chatillon
Pourquoi le patrimoine du XXème siècle est spécifique ? (AMC n°224, mai 2013)
Vers une architecture, Le Corbusier, éd. G. Crès, 1924
CITÉ DE REFUGE, LE CORBUSIER À L’HONNEUR, Bateg (VINCI)

Credit photo : Cité Refuge, Paris, Art for Sale, Photography © 2015 APOTHEOSIS FINE ART.

© 2020 A MarketPress.com Theme